Addio alla signora del clavicembalo

Disparition à 90 ans d’Emilia Fadini, une vie pour Scarlatti et pour ses élèves.

Traduction de l’article d’Angelo Foletto paru sur le site de la revue Classic Voice après le décès d’Emilia Fadini le 16 mars 2021.

Addio alla signora del clavicembalo

Adieu à la dame du clavecin

Disparition à 90 ans d’Emilia Fadini, une vie pour Scarlatti et pour ses élèves.

La musique est faite de signes sur le papier, mais aussi de pronunce, « d’articulations » impossibles à écrire. À tout juste quatre-vingt-dix ans, en octobre dernier, Emilia Fadini (claveciniste, professeure, l’une des plus grandes érudites concernant Domenico Scarlatti) poursuivait son idéal au clavier avec une infinité d’élèves, qui lui ont dédié un livre : « Cedere il passo al sogno » (Laisser place au rève), L’expérience musicale d’Emilia Fadini - LIM, et la pleurent aujourd’hui. Voici l’interview qu’elle a accordée à « Classic Voice », parue dans le numéro de décembre 2020. Son testament spirituel.
 
Pour comprendre, au moins en partie, (« Emilia » que ce soit en direct ou au téléphone, est un phénomène en soi) qui est, a été et restera Emilia Fadini pour le monde de la musique, et pas seulement italienne, il existe maintenant un livre collectif au titre léger et vif comme elle (“Cedere il passo al sogno”, L’esperienza musicale di Emilia Fadini , sous la direction de Marco Moiraghi, Libreria Musicale Italiana), dans lequel, à l’occasion de son 90e anniversaire, des étudiants d’hier et d’aujourd’hui, des amis et des chercheurs, des compagnons et des « camarades » de la période passionnante de la « découverte » de la musique historiquement informée, nous parlent d’elle. Le portrait est multiforme et vivant, à la fois intime et elfico comme il se doit. Il y a sa vie, les occasions où elle s’est engagée « politiquement » sur le terrain afin d’élargir les possibilités d’étudier la musique (même après les heures de travail : en 1976, elle s’est battue pour ouvrir les cours de musique populaire du soir au Conservatoire de Milan) et d’approfondir la connaissance de la littérature préclassique. Les intérêts musicaux sans préjugés d’Emilia Fadini ont influencé des générations de musiciens et à travers la mise en pratique active de sa recherche - condensée dans l’édition critique des Sonates pour clavecin de Domenico Scarlatti commencée en 1978 - elle a indiqué des parcours de conscience stylistique et de modernité d’exécution que ses étudiants continuent à diffuser et à éclairer encore aujourd’hui.

  • Laissons de côté les nouvelles définitions - j’aime la « musique ancienne », comme on disait autrefois, ou « du passé » : il ne peut y avoir de musique et d’interprétation non informées sur le plan historique. Du moins, il ne devrait pas y en avoir.

« Informé » comme acquérir une méthode et une familiarité avec la mise en application pratique de certains principes. L’aboutissement d’une enquête historico-stylistique sur...

Mais ils n’y sont pas du tout arrivés, le chemin de la recherche ne peut pas « arriver ». Essayons de retracer un peu l’histoire de la conscience « ancienne ». Nous devons partir de l’incroyable contribution de l’organologie. Ce qui s’est passé entre le début des années 1900 et les années 1950-60 a conduit à l’image « musicale » d’aujourd’hui : elle n’existerait pas si des instruments n’avaient pas été trouvés et reconstruits. Et avec eux le timbre, une composante nécessaire pour comprendre l’esthétique de l’époque, reconstruire la bonne technique pour les jouer et en tirer le meilleur.

Et encourager la lecture correcte des textes…

Plus que la lecture de la musique, je parlerais de l’analyse de l’écriture musicale. On ne réfléchit pas assez à la révolution qu’a été l’écriture, une conquête sans pareille pour l’humanité : pendant des siècles, voire des millénaires, nous avons été privés de musique écrite. Par conséquent, l’évolution et les raisons qui ont guidé l’évolution rapide du système de signes dans la musique doivent entrer dans l’idée musicale qui sera « projetée » dans l’exécution. Les signes doivent être « utilisés » pour accéder à la musique.

Et la rendre publique...

L’exécution, ensuite, doit se fonder avant tout sur la volonté de transmettre des émotions, des « affetti », des surprises, des hasards.

« Affetti », un terme difficile à expliquer…

L’affect musical nécessite une élocution particulière, des articulations… - déjà les Arabes, bien avant le christianisme donc, le notait. C’est une chose impalpable, non exprimable par des symboles mais à trouver directement, dans l’exécution : moduler la voix et le timbre de l’instrument, observer sons et silences - non pas tant les silences en eux-mêmes que les respirations mécaniques nécessaires à l’instrument ; lesquelles ne sont pas différentes des respirations de ceux qui parlent et chantent, essentielles pour suggérer l’émotion de l’attente, pour susciter et stimuler l’imagination de l’auditeur. Sans oublier que même dans la musique ancienne où il existe des indications agogiques ou dynamiques, la relativité de ces annotations ne peut être contournée par de petites certitudes « informées ».

Mais qui orientent l’interprète...

L’interprétation n’est pas écrite, cependant. Je trouve cela merveilleux : nous avons la possibilité de créer la musique à chaque fois que nous l’interprétons.

Et cela vaut également pour la littérature des siècles suivants...

Bien sûr, la musique est la seule expression de l’art qui repose sur la disparition de l’œuvre elle-même. Le caractère concret de l’exécution n’est pas objectif, il est temporel. Vous levez le doigt de la touche de la dernière note, et tout recommence : la re-création exige que tout soit immédiatement remis en question. L’interprétation est le domaine de l’incertitude, l’occasion d’apprendre sur les problèmes, et non de les résoudre. De même, l’historicisation de la musique et des styles doit être continue, presque obsessionnelle.

Pourquoi y a-t-il eu une sorte de peur de la « musique ancienne » en Italie pendant des années ?

Ce n’est pas de la crainte mais de la méfiance, le résultat du retard général de la culture musicale nationale. Nous sommes les enfants de la Réforme Gentile [1] qui avait exclu la musique des formes d’art à étudier. Même les Conservatoires, bien qu’ils aient formé de merveilleux musiciens, n’ont pas semé les graines de la culture musicale ; même cet enseignement spécialisé s’est trouvé non préparé aux nouveautés venant de l’étranger.

Peut-on dire que les claviers incarnent tous les styles musicaux antérieurs au 19e siècle ?

La culture du « comment » lire la musique sur les claviers passe par la connaissance de l’histoire et des écrits relatifs aux différents instruments : j’ai davantage appris des traités sur la flûte, le violon et le chant. Le clavier, à cordes ou à tuyaux, a plus de possibilités techniques et plus de voix, mais aussi une immense responsabilité : rassembler et synthétiser les connaissances et les pratiques des autres instruments. En fait, il a un répertoire infini.

Pourtant, cette position centrale n’apparait pas dans les concerts…

C’est toujours une limite de la politique culturelle. Nous connaissons peu certains univers musicaux parce que nous avons privilégié ce que le public apprécie sans effort.

Comment alors juger la vie musicale publique ?

Les petites institutions, souvent des donneurs d’ordre importants pour les territoires, qui ont le désir et l’audace de créer un espace pour un savoir musical qui ne va pas de soi, sont en danger. Or, la société ne comprend pas et ne protège pas leur action de régénération du répertoire et des interprètes, faute d’une culture musicale de base.

Allez-vous mettre à jour votre parcours avec Scarlatti ?

Le dixième volume édité avec l’excellent Moiraghi est désormais imprimé : les 30 Essercizi. Le 11e sera consacrée aux éditions du 18e siècle et aux Sonates non attribuées.

Dans quelle mesure ce merveilleux travail vous a-t-il détourné du reste ?

Il ne m’a rien pris : la recherche, l’enseignement et les concerts sont une trinité indissoluble.

Mais vous avez quitté le Conservatoire de Milan avant la date limite officielle…

J’avais besoin d’air, pas de cages, ni de règlements ni d’institutions. Après, je n’ai pas arrêté d’enseigner, au contraire. Et surtout, j’ai appris de mes élèves. Chacun d’entre eux, avec sa dimension artistique et son humanité, a communiqué avec moi, m’a inspirée, m’a ouvert des mondes différents. Je leur suis reconnaissante pour cet échange continu et fructueux.

Angelo Foletto


[1réforme du système d’enseignement secondaire qui eut un impact durable sur l’éducation en Italie (1923)