Marc Ducornet & Emmanuel Danset : un parcours partagé au service du clavecin - I

Interview de Marc Ducornet et Emmanuel Danset (1re partie)
Conflans Sainte-Honorine, le 13 octobre 2025

Le 13 octobre 2025, Clavecin en France a rencontré Marc Ducornet et Emmanuel Danset dans l’atelier de Marc Ducornet à Conflans-Sainte-Honorine. Cette rencontre a permis de revenir sur quarante années de collaboration, d’évoquer les souvenirs d’une longue carrière et de recueillir leurs réflexions et recommandations sur le marché actuel du clavecin.

La première question a bien sûr concerné la façon dont ils sont arrivés à la facture de clavecins.

Commençons par Marc Ducornet : comment avez-vous été attiré par la facture de clavecins à une époque où c’était encore très inhabituel en France ?

Enfance et adolescence

Ma famille n’était pas une famille de musiciens mais mon grand-père jouait du piano et du violon, et nous écoutions beaucoup de musique à la maison.

J’ai été attiré très jeune par le piano. J’ai eu en particulier, quand j’avais 8-10 ans, comme professeur de piano en cours privé Brigitte Manceaux, la nièce de Francis Poulenc dont elle fut la conseillère musicale, la secrétaire, et la confidente. Celui-ci nous faisait passer les examens de fin d’année avec Jacques Février ! Je n’avais bien sûr aucune idée de l’importance de ce grand compositeur à l’époque et je ne savais pas non plus qu’il avait composé le fameux concerto pour clavecin, le Concert champêtre.

C’est à peu près au même âge, quand j’avais 11 ans, que j’ai perdu mon frère dans un accident de voiture ce qui a été bien sûr une tragédie dans la famille. Mais j’ai « hérité » de ses disques et de son tourne-disques, ce qui m’a permis de découvrir principalement le répertoire classique et romantique. Dès que je l’ai pu, j’ai alors acheté mes premiers disques : non pas du Bach, ni de la musique baroque, mais deux symphonies de Brahms !
Quelques années plus tard, j’ai eu quelques disques de clavecin, Kirkpatrick, Veyron-Lacroix qui jouait très bien aussi du piano !

Nous avions par ailleurs, ma sœur et moi, deux amies pianistes qui me fascinaient lorsqu’elles venaient à la maison et se mettaient au piano. Dès qu’elles partaient j’occupais moi-même le tabouret pendant des heures…

Après mon baccalauréat, j’ai tout d’abord démarré des études commerciales, bien que l’enseignement très académique et peu concret ne me convienne pas du tout. En effet, je n’aimais pas les sujets théoriques et n’écoutais pas les professeurs. J’avais un caractère très autonome.
J’ai cependant fait la préparation à HEC, mais le jour du concours, je n’avais rien préparé et lors de l’examen, place Malesherbes où était HEC à l’époque, je suis parti bruyamment à la remise des sujets, à la limite de l’esclandre.

J’ai fait du droit à Paris, puis à Nanterre, ce qui me convenait mieux et m’intéressait, car l’enseignement était assez libre et je pouvais y trouver à la fois autonomie et liberté. Mais j’ai arrêté en 1968, quand la situation à l’université est devenue trop compliquée.
Pendant toute cette période, je jouais toujours beaucoup de piano et je n’ai jamais arrêté depuis.

C’est à ce moment-là que j’ai fait un an d’École Normale de musique en piano, mais de nouveau je n’ai pas aimé l’enseignement que je trouvais trop théorique. Je me fiais plus à mon instinct qu’à mon cerveau.

Une rencontre décisive

Et c’est enfin en 1966 que j’ai fait la rencontre qui allait me faire trouver ma voie.

J’ai en effet, par hasard, rencontré le facteur anglais Anthony Sidey dans le cadre de simples relations de voisinage. Mes parents possédaient une maison de campagne près de Gisors dans l’Eure dans laquelle nous passions l’été. Comme je jouais toujours beaucoup de piano, une voisine et amie qui l’avait remarqué, m’a signalé qu’il y avait un nouveau voisin qui fabriquait des clavecins, Anthony Sidey, au château de Trie-La Ville à quelques kilomètres de Gisors. C’est là que venait d’être créée la première académie de musique ancienne en France, « Le Cercle Musical de Trie » par un mécène franco-américain, Michael Francis Gibson. Pour son Cercle Musical, il avait invité un « artiste en résidence », Antoine Geoffroy-Dechaume et également un jeune facteur de clavecins anglais, fraîchement sorti de son apprentissage chez Dolmetsch, Anthony Sidey.
J’ai simplement par hasard et par curiosité sonné à la porte du château. Anthony Sidey m’a ouvert et laissé entrer dans son atelier installé dans les anciennes cuisines du château. Il était content d’avoir ma visite car il venait de s’installer en France et il ne connaissait personne.

À partir de là, étant encore étudiant en droit, j’allais de temps en temps aider Anthony et je venais régulièrement dans son atelier de Trie. Ce qui m’avait frappé, ce n’était pas tant l’instrument lui-même que le fait d’y fabriquer des instruments destinés à faire de la musique.

Je suis donc tombé dans le clavecin par hasard !

Est-ce que vous aviez déjà été attiré par le travail du bois quand même ?
Non, en fait. Mais j’ai été attiré par la fabrication du son qui allait faire la musique. J’ai toujours été attiré par la recherche d’un son, celui qui créait un écho au fond de moi-même.

Je suis finalement resté 5 années aux côtés d’Anthony, parfois à temps plein, parfois juste pour donner un coup de main et préparer le thé, années au milieu desquelles j’ai passé deux ans et demi en Bolivie et en Argentine pour étudier les civilisations d’Amérique latine et faire une mise au point personnelle.

C’est au retour de Bolivie que j’ai travaillé à plein temps pour Anthony et que ma vie a basculé vers le clavecin.

Anthony avait alors déménagé rue Sedaine dans Paris : il y faisait des clavecins « modernes » et avait même commandé des cadres en fonte. Il collectionnait tout. C’était une personnalité très foisonnante, auprès de laquelle j’ai appris en comprenant sur le tas. Il faisait aussi des restaurations et avait des instruments très intéressants dans son atelier dont un Ruckers maintenant dans la Cobbe collection, le Hemsch de 1751 et un autre Ruckers qui avait été acheté par un café en banlieue pour remplacer un piano de bar ! Il faisait des instruments magnifiques et passait un temps fou dans la précision. Il faisait un instrument par an !

Au bout de ces 7 années, j’avais donc 28 ans et je commençais à bien connaître le petit monde des facteurs de clavecins. S’il y avait déjà beaucoup de facteurs en Angleterre où j’allais deux fois par an avec Anthony, dont un cousin de la Reine (Thomas Gough), Dolmetsch, Morley, Gobble, etc., en France il n’y avait, à part Anthony, que Gérard Fontvieille, Hubert Bédard et dans un registre différent, Claude Mercier-Ythier.

Création de l’Atelier Marc Ducornet

En 1974, le facteur américain William Dowd avait fait un partenariat avec Reinhard von Nagel à Paris. David Jacques Way, également facteur américain, cherchait aussi un partenaire à Paris. Il a demandé à Anthony Sidey si cela l’intéressait. Celui-ci a refusé et me l’a proposé puisque j’avais maintenant une certaine expérience. J’ai accepté.

J’ai alors acquis une grande maison à Montreuil où j’ai installé un atelier, avec une salle de construction, une de peinture, une d’harmonisation, le tout dans les différentes pièces.

Nous sommes restés proches, Anthony et moi, quelques années puis la vie professionnelle nous a éloignés.
En 1981, David Jacques Way m’a proposé de créer un atelier plus gros pour faire des instruments en partenariat avec lui que nous signions de nos deux noms des deux côtés de l’Atlantique et pour fabriquer les kits Zuckermann qui sortaient de son atelier aux USA et commençaient à se développer en Europe. J’avais déjà deux collaborateurs, dont un ami argentin, héritage de mes années sud-américaines.
J’ai alors loué un immeuble industriel à Montreuil pour avoir un grand espace, proche de ma maison. Je me suis retrouvé alors avec plus de 800m2, juste laissés en l’état par des grévistes qui l’occupaient depuis 2 années. Tout était à faire mais pour la fabrication des clavecins, les machines, le stock de bois, les espaces d’assemblage et de peinture ont vite rempli l’espace.

Hall de l'Atelier Marc Ducornet
Hall de l’Atelier Marc Ducornet
Collaboration avec Emmanuel Danset

Emmanuel Danset a été engagé en 1985. Marc Ducornet connaissait son père, architecte et qui avait monté une épinette Heugel ce qui n’était pas fréquent à l’époque. Il lui avait dit que son fils faisait le compagnonnage du Tour de France comme ébéniste. Marc Ducornet lui avait alors répondu qu’il serait prêt à l’embaucher à la fin de son Tour de France, formation exigeante et de très haut niveau.

Emmanuel, comment êtes-vous arrivé à la facture de clavecins ?
À la différence de Marc, j’étais avant tout attiré par le travail du bois.
J’avais un père très touche à tout. Il était fils de peintre artistique (Georges Danset, mon grand-père) et avait donc baigné dans une atmosphère artistique. Cependant, parmi les sept frères et sœurs pas vraiment intéressés par l’art, seul mon père était très intéressé par la musique.
Je l’étais également moi-même ainsi que mon frère. J’écoutais déjà en boucle les sonates en trio de Bach quand j’étais enfant !
Mon père avait été conseillé par un oncle qui travaillait à l’ORTF pour acheter un bon Bechstein droit malgré des revenus familiaux modestes. Il a appris ainsi le piano en autodidacte. Il s’est intéressé à monter des opérettes d’Offenbach dans le monde associatif. C’est ainsi qu’il a rencontré ma mère qui chantait. Elle jouait également du piano. Puis il a fondé une chorale tournée vers la musique ancienne. Enfin, plus tard, il s’est intéressé à la facture et a construit une épinette Heugel dans son appartement.

Vers l’âge de 6-7 ans, j’ai fait une année de piano avec la mère de Philippe Bouvard ! Mais je n’avais pas d’atomes crochus avec elle du fait de notre grand écart d’âge et j’ai malheureusement arrêté. Avec mon frère, nous avons fait ensuite de la musique ensemble, lui à la guitare et moi à la flûte à bec.
C’est alors que, voyant mon père travailler le bois en particulier pour construire son épinette, j’ai voulu devenir ébéniste.

J’ai passé le concours de l’École Boulle à 14 ans, mais je n’ai pas été sélectionné face à des candidats de 25 ans déjà très expérimentés.
J’ai alors cherché une autre solution avec mes parents : le compagnonnage nous est apparu comme une très bonne formation qui ne me posait pas de problème car j’appréciais la vie en groupe et ne craignais pas de quitter la maison. J’ai donc commencé en 1977.

J’ai été pris d’abord en apprentissage au sud de Nantes, dans une usine d’ameublement de 400 personnes, en sortant juste du lycée. J’étais manœuvre pendant 3 semaines, puis je passais la 4e semaine avec les apprentis à ne travailler qu’à la main. J’avais en plus 2 heures de cours théoriques le soir et 8 heures de cours le samedi avec les compagnons : soit plus de 45 heures de travail hebdomadaire… C’était très lourd pour un adolescent. Mais à la fin du premier trimestre, je suis rentré me reposer chez mes parents puis j’ai repris sans difficulté ma formation.
J’ai ensuite passé deux ans à Toulouse chez un ébéniste spécialisé en mobilier et aménagement. Puis à Rodez chez un ébéniste traditionnel se consacrant à l’ameublement, en particulier en noyer.
Puis j’ai fait mon année de service militaire dans la Marine nationale pour un centre informatique basé à Colombes où habitaient mes parents. J’avais l’impression d’être en vacances ! J’en ai profité pour faire une année de piano.
A la fin de mon service militaire, je suis allé à Paris, place Saint-Gervais, chez les Compagnons puis j’ai été envoyé au Qatar pendant 4 mois (pour la réfection d’un hôtel gouvernemental). Nous n’avions pas de repos… mais nous pouvions profiter de la piscine et d’une cuisine gastronomique.
Enfin je suis allé chez un ébéniste traditionnel en Sologne, puis chez un autre à Saint-Étienne.

C’est ce long apprentissage de 7 ans qui a conduit mon père à contacter Marc Ducornet.
L’idée m’a immédiatement enthousiasmé car je pouvais allier la musique avec le travail du bois. Marc Ducornet a du reste conservé la lettre de mon père lui proposant de me prendre dans son atelier.
C’est ainsi que je suis arrivé finalement par hasard vers le clavecin, ce qui représentait un aboutissement à la fois familial et professionnel.
Nous avons depuis cette date travaillé 40 ans ensemble sans jamais être en désaccord, Marc Ducornet me considérant quasiment comme un membre de sa famille. Marc connaissait également bien mon frère Olivier qui était conseiller pédagogique en musique pour une partie du département du Val d’Oise, où il dirige une chorale depuis 18 ans.
Maintenant à la retraite, je me suis enfin inscrit en clavecin au CRR de Cergy-Pontoise avec Jesús Noguera Guillén, avec une grande motivation !

Enfin, Marc Ducornet souligne qu’au moment de son départ à la retraite, Emmanuel lui a fait un cadeau peu habituel — car c’est le plus souvent l’inverse — en lui offrant la très belle copie qu’il avait réalisée de l’anonyme lyonnais du Musée de la musique.

Préparation du cordage d'un clavecin
Préparation du cordage d’un clavecin

à suivre...