Vous n'êtes pas identifié(e).

#1 18-09-2013 14:40:51

Richard E.
Membre

J.S.Bach et J.J.Rousseau

La "Chaconne" de Bach a droit de cité sur ce forum, non seulement parce que Leonhardt l'a transcrite pour le clavecin, mais aussi parce que Bach jouait parfois, dit-on, au clavier ses pièces pour violon.


Je me suis amusé à l'analyser sur la base des caractéristiques de la "Chaconne", telle que définie par le Dictionnaire de Musique de Jean-Jacques Rousseau (1768).


Je vous livre un extrait de mon analyse.


Principaux éléments de la définition de Rousseau:


1) La mesure et le tempo


"Pièce à trois temps"
Oui


"Mesure bien marquée"
Le motif répété du thème (noire pointée – croche) marque bien le thème.


"Mouvement modéré"
Oui: notamment, les longs passages en triples croches impliquent, pour être jouables, un tempo modéré de l'ensemble de la pièce.


"Souvent fort longue"
Certes !


2) La basse


"Couplets sur une basse contrainte"
Oui
Il est remarquable que cette basse: RE, DO#, SIb, LA, RE soit la basse de chaconne la plus simple qui puisse se concevoir: les quatre premières note de la gamme, en descendant, et conclues par la tonique. La passacaille d'Armide de Lully, la chaconne en mi mineur BuxVW 160 de Buxtehude, la chaconne de Vitali notamment y ont eu recours. Fischer l'utilise aussi.


"De quatre en quatre mesures"
Oui, la basse va de quatre en quatre mesures. En réalité elle commence en général après le début de la mesure n et s'étend jusqu'à la mesure n+5. Comme la basse commence et finit par un RE, la fin d'une basse et le début de la suivante sont parfois peu distincts. Cela évite l'impression d'interruption entre les énoncés successifs de la basse. (voir paragraphe suivant)
Mais attention, les "couplets", comme le thème, s'étendent en général sur deux énoncés successifs de la basse. De cette manière Bach peut utiliser une basse très simple, mais donner davantage d'ampleur aux thèmes et aux couplets.


"Commence presque toujours sur le second temps (pour prévenir l'interruption)"
Oui. On peut comprendre "pour prévenir l'interruption" comme signifiant qu'il s'agit de rendre le discours plus fluide, sans ruptures d'un couplet à l'autre. C'est d'autant plus nécessaire dans cette chaconne que les couplets s'y étendent systématiquement sur deux énoncés successifs de la basse.
Bach donne une grande fluidité et variété aux passages d'un couplet à l'autre en les faisant commencer soit sur le premier temps, soit sur le second, soit sur la  première croche, ou même la  première double croche du 1er temps.


3) Les "couplets"


"Varier tellement les couplets qu'ils contrastent bien ensemble / réveillent sans cesse l'attention de l'auditeur"
Oui


"Du grave au gai, ou du tendre au vif, sans presser ni ralentir jamais la mesure"
Oui


4) Le ton principal et les modulations


"Passe à volonté du Majeur au mineur, sans quitter pourtant beaucoup le ton principal"
Oui: en réalité dans chaque partie il n'y a pas vraiment de modulation, mais des incursions brèves dans les tons voisins. Mais la seconde partie passe en Ré Majeur (ton de substitution), et la troisième revient à ré mineur.


Un point de terminologie: Rousseau emploie le terme "couplet" (comme pour un rondeau) qui me semble plus approprié que le terme de "variation". Mais il semble que pour Rousseau, un couplet s'étende sur 4 mesures. Or dans la chaconne de Bach (mais ce fait est aussi présent chez Fischer) c'est généralement un ensemble de 8 mesures (deux fois la basse) qui constitue une entité distincte. J'emploie ici le terme "couplet" pour chaque entité distincte. Le terme de "variation" induirait en erreur en créant une confusion avec la forme du thème varié. Certains analystes appellent même variation chaque série de 4 mesures, ce qui à mon avis est un contre-sens dans le cas de cette chaconne.


En conclusion, il apparaît que la chaconne de Bach "entre" très bien dans la définition de Rousseau. Comme souvent, Bach n'innove pas dans la forme mais il prend une forme existante, la respecte, mais la pousse à ses plus extrêmes conséquences.
Mais on est aussi frappé par la justesse de la définition de Rousseau. En quelques lignes il énonce l'essence de la Chaconne. Rencontre de deux génies à travers l'espace et le temps, au moyen simplement du mot juste, et de la note juste.

Dernière modification par Richard E. (18-09-2013 14:42:37)


"Ohne Musik wäre das Leben ein Irrtum." - Friedrich N.

Hors ligne

#2 20-09-2013 15:32:32

Re : J.S.Bach et J.J.Rousseau

l'abominable J.R. ....


"L'image que nous savons inexacte reste parfois plus forte que la vérité que nous n'ignorons pas."  Philippe Beaussant

"Quand on a des opinions courantes on les laisse courir"  J. Barbey d'Aurevilly

Hors ligne

Pied de page des forums